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En réponse à une commande de la direction régionale de l’environnement (DIREN), je réalise une série de portraits d’usagers du paysage de la vallée de l’Epte aux confins de l’île-de-France et de la Normandie. Ces images sont exposées pour la première fois à la Documenta 11 de Kassel. Je cherche à faire apparaître sous le paysage ceux qui le fabriquent, et m’intéresse à la manière dont un site classé devient un territoire à travers les appropriations dont il est l’objet. Mes portraits panoramiques se situent dans un entre-deux du paysage et du portrait, dans lesquels les personnages opèrent une médiation envers le spectateur : ils sont le point d’accès au territoire. Le paysage se dévoile comme espace mental, tout autant rêvé que pratiqué. Visée imaginaire que traduit un dispositif de pose les yeux fermés qui débarrasse le portrait de ses enjeux traditionnels de pouvoir (dessein pour le photographe de peindre psychologiquement ses modèles, souci chez ces derniers de contrôler leur image d’eux même) et renoue avec la vocation de pacification sociale du tableau-paysage.

Au pays la vue ouvre un droit sur la vie, la vie du gibier, la vie de l’homme. L’oiseau migrateur continue de traverser à la merci du regard sédentaire ce champs visuel que l’étranger de passage a longtemps redouté pour lui même. Voyageur des temps de brigandage dont l’homme de pays savait les points d’entrée et de sortie, et à qui il pouvait consentir l’hospitalité ou au contraire tendre une embûche. Les paysages, surtout les plus riants, occultent la topographie des crimes enfouis, qui sont souvent l’origine même de l’édification de la puissance foncière et économique. Tout autant que des fils-soldats tombés pour la mère-patrie, reposent dans le sol du pays des étrangers de passage assassinés et des indigents morts d’indifférence.
Gilles Saussier in Paysages territoires, L’Ile-de-France comme métaphore p 298 (Editions Parenthèses 2002).